{"id":818,"date":"2013-10-11T11:16:34","date_gmt":"2013-10-11T09:16:34","guid":{"rendered":"http:\/\/collectifrennaispourlesanimaux.noblogs.org\/?p=818"},"modified":"2013-10-11T11:55:54","modified_gmt":"2013-10-11T09:55:54","slug":"visite-dun-abattoir-temoignage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/collectifrennaispourlesanimaux.noblogs.org\/?p=818","title":{"rendered":"Visite d&rsquo;un abattoir &#8211; t\u00e9moignage"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><em>Nous publions ci-dessous le t\u00e9moignage d&rsquo;une personne qui souhaite rester anonyme.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Le Jour o\u00f9 j\u2019ai su<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait en Haute Loire, la semaine avant P\u00e2ques. Un projet d\u2019\u00e9tudiants ing\u00e9nieurs agronomes en 1\u00e8re ann\u00e9e. Quand l\u2019occasion s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e d\u2019aller visiter un abattoir, je me suis tout de suite port\u00e9e volontaire. Je voulais savoir comment cela se passe. J\u2019\u00e9tais tout simplement intrigu\u00e9e par cette \u00e9tape de \u00ab fabrication \u00bb dont on ignorait tout ou presque, m\u00eame en \u00e9cole d\u2019agronomie. Je dois avouer, pour les souvenirs qu\u2019il m\u2019en reste, que je n\u2019appr\u00e9hendais pas tellement cette visite. J\u2019\u00e9tais \u00e0 peu pr\u00e8s dans le m\u00eame \u00e9tat d\u2019esprit que le jour o\u00f9, quelques mois plus t\u00f4t, j\u2019avais visit\u00e9 une usine de fabrication de yaourts. Je me moquais m\u00eame \u2013int\u00e9rieurement- d\u2019une amie qui, elle, angoissait \u00e0 cette id\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous sommes en voiture, nous approchons. Nous voyons les panneaux, c\u2019est par l\u00e0. L\u2019atmosph\u00e8re change peu \u00e0 peu. Je prends conscience, tardivement, que c\u2019est \u00e0 une tuerie que je vais assister, \u00e0 DES tueries, \u00e0 une cha\u00eene de tueries. L\u2019atmosph\u00e8re s\u2019alourdit. Les conversations se tarissent. Nous nous garons sur le parking. Je me demande pourquoi je suis venue. J\u2019ai envie de fuir, tout \u00e0 coup. Je ne dis plus rien. Je suis le groupe passivement. Au dehors, une odeur \u00e9trange r\u00e8gne, que je comprendrai plus tard comme l\u2019odeur de la peur, l\u2019odeur de la mort. Nous entrons. Une secr\u00e9taire nous accueille. Des gens circulent. Nous sommes dans la partie administrative de l\u2019abattoir. \u00c7a sent maintenant la mort \u00e0 plein nez. Je rep\u00e8re quelques gouttes de sang sur les murs. Des ouvriers d\u00e9ambulent, macul\u00e9s de sang, portant de grandes bottes blanches. Ils sont gros et imposants ; ils me font peur. On enfile nos tenues : charlotte, combinaison blanche, prot\u00e8ges-chaussures. La visite va commencer. Je n\u2019ai encore rien vu, mais mon instinct, guid\u00e9 par cette odeur de mort de plus en plus pr\u00e9gnante, me dit de fuir. Je ne l\u2019\u00e9coute pas. Je suis toujours le groupe, \u00e0 reculons d\u00e9sormais. Je laisse les autres passer devant moi. Je suis alors la derni\u00e8re de la file.<\/p>\n<p>La grande porte m\u00e9tallique s\u2019ouvre. Le premier entre, puis le 2\u00e8me, le 3\u00e8me,&#8230; Mon tour approche. Je suis prise de panique. Je n\u2019avance plus, je pi\u00e9tine. Je passe ma t\u00eate par l\u2019entreb\u00e2illement de la porte, de sorte \u00e0 entrevoir ce qui se trouve derri\u00e8re elle. Et l\u00e0, j\u2019entends. J\u2019entends les hurlements les plus horrifiants que je n\u2019aie jamais entendus. On nous explique que ce sont les agneaux de P\u00e2ques, je n\u2019\u00e9coute plus. Je vois les agneaux parqu\u00e9s ensemble entre quatre barri\u00e8res m\u00e9talliques, \u00e9puisant leurs derni\u00e8res forces \u00e0 hurler et \u00e0 tenter de s\u2019\u00e9chapper, par tous les moyens. Grimpant contre les barri\u00e8res, se blessant, hurlant toujours plus fort, soumis \u00e0 cette odeur innommable, celle de la mort de leurs semblables, par centaines. De l\u00e0 o\u00f9 ils sont, ils voient les autres, ceux qui sont avant eux, qui sont d\u00e9capit\u00e9s \u00e0 la cha\u00eene. Moi je ne vois pas, je suis toujours derri\u00e8re la porte, je n\u2019ai pas fait un pas de plus. Cette vision d\u2019horreur ne dure que quelques secondes, peut-\u00eatre moins. Je prends la fuite. Je fais demi-tour. Je referme la porte. Je cours. Je rends ma tenue. La secr\u00e9taire, me voyant passer, soupire : \u00ab Ah, oui, il y en a qui craignent\u2026 \u00bb. Je lui lance un regard noir. Ses paroles, empreintes d\u2019un abominable euph\u00e9misme, raisonnent dans ma t\u00eate ; elles ne la quitteront jamais. Je sors. Je suis en \u00e9tat de choc, incapable de prononcer le moindre mot. Je rejoins mon amie rest\u00e9e dans la voiture, de qui je me moquais tout \u00e0\u00a0l\u2019heure. On pleure. Sans un mot. Pendant une \u00e9ternit\u00e9. On sort de voiture. On marche. Loin. Le plus loin possible. Pour ne plus sentir cette odeur. On ne s\u2019arr\u00eate jamais de pleurer. La douleur est bien trop grande. La plaie trop profonde. Je commence, sans la savoir, la premi\u00e8re phase d\u2019un deuil qui sera long. Le deuil de tous les individus \u00e0 qui j\u2019ai \u00f4t\u00e9 la vie en \u00e0 peine 20 ans d\u2019existence. Je n\u2019ose m\u00eame imaginer combien ils sont. Mes larmes sont intarissables.<\/p>\n<p>Au bout d\u2019une heure, peut-\u00eatre deux, nous rentrons \u00e0 la voiture. Les autres ont fini la visite. Nous avons rendez-vous avec le directeur de l\u2019abattoir. On me dit de venir, que \u00e7a peut \u00eatre int\u00e9ressant. Je suis le groupe \u00e0 contrec\u0153ur, toujours sans un mot. Tout me semble irr\u00e9el autour de moi. Je ne suis plus avec eux. Je ne peux plus les regarder dans les yeux, ceux qui ont franchi la grande porte m\u00e9tallique, qui ont tout vu, qui savent, et que \u00e7a n\u2019\u00e9branle pas le moins du monde. Je ne r\u00e9ussis pas \u00e0 \u00e9couter la discussion avec le directeur. Mes jambes fl\u00e9chissent. Ma vue se trouble. Je ressens un d\u00e9but de malaise vagal. Je rep\u00e8re quelques gouttes de sang sur le mur blanc sur lequel je suis adoss\u00e9e ; l\u00e0 aussi, il y en a. Je me sens flancher. J\u2019ai besoin d\u2019air. Je capte quelques bribes de conversation. J\u2019entends un coll\u00e8gue exprimer son \u00e9tonnement d\u2019avoir vu le directeur sur la cha\u00eene d\u2019abattage pendant la visite, avec les ouvriers. Et celui-ci de r\u00e9pondre, d\u2019un ton d\u00e9tach\u00e9 : \u00ab Vous avez sans doute entendu parler de sadisme animal ?&#8230; Quand il manque un employ\u00e9, je vais me faire plaisir sur la cha\u00eene&#8230; \u00bb La plaisanterie est de mauvais go\u00fbt. C\u2019en est trop pour moi. Je quitte brusquement le bureau pour m\u2019effondrer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Je ne rentrerai pas de nouveau. Je pleure, encore et encore.<\/p>\n<p>Il ne m\u2019aura suffit que d\u2019une seconde, celle o\u00f9 j\u2019ai crois\u00e9 le regard d\u2019un agneau de quelques semaines, luttant \u00e0 corps perdu contre sa condamnation \u00e0 mort, dans ce camp d\u2019extermination institutionnalis\u00e9, pour retrouver ma sensibilit\u00e9 instinctive, celle que nous avons tous, au fond de nous, recouverte par de plus ou moins grosses couches de barricades et conventions sociales.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, presque deux ans plus tard, mon deuil est termin\u00e9. Et je suis heureuse de ne plus participer \u00e0 cet obscur massacre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Anonyme<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions ci-dessous le t\u00e9moignage d&rsquo;une personne qui souhaite rester anonyme.\u00a0 Le Jour o\u00f9 j\u2019ai su C\u2019\u00e9tait en Haute Loire, la semaine avant P\u00e2ques. Un projet d\u2019\u00e9tudiants ing\u00e9nieurs agronomes en 1\u00e8re ann\u00e9e. 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